la Ferme africaine
Que l’on se souvienne des magnifiques paysages d’‘Out of Africa’, que l’on ait entendu parler du ‘Festin de Babette’, et nous voilà déjà familiers de Karen Blixen.
« Comme toute traduction littéraire, cette traduction est une lecture, une interprétation parmi d’autres possibles, de l’œuvre de Karen Blixen. Si défauts il y a, nous les assumons. Cependant, nous espérons être parvenus à rendre l’essentiel : la musique de Karen Blixen, sa voix, son style si particulier, unique dans les lettres danoises, et ses intentions proprement littéraires ».
Ces mots d’Alain Gnaedig ouvrent la nouvelle traduction de « Den Afrikanske farm », traduction émérite, précise et musicale du chef d’œuvre danois de Karen Blixen - voir un article documenté et intéressant sur l’aventure de cette traduction.
Le livre s’effeuille comme une série de grands tableaux, son unité est celle d’une ode à l’Afrique, à ses peuples, paysages, aventures. Karen Blixen est une grande conteuse avant tout, mais, au-delà de l’anecdote décrite, des caractères peints, perce la très grande cohérence d’un moment historique unique. L’Afrique ne sera plus jamais la même, sous ses yeux elle s’est transformée. L’histoire individuelle est tragique - l’aventure de Karen Blixen au Kenya se terminera mal, la ferme fait faillite, des amis meurent, elle se verra exilée de l’Afrique - l’histoire collective ne l’est-elle pas aussi ?
Avant le dénouement tragique et inévitable, la conteuse offre quelques tableautins savoureux. Voici le plus petit semble-t-il de l’œuvre :
Kejiko
J’avais à la ferme une grosse mule bien grasse que j’avais baptisée Molly. Mais Kamau, le garçon en charge des mulets, lui donna un autre nom. Il l’appela Kejiko, ce qui veut dire « cuillère ». Quand je lui en demandai la raison, il me dit : « parce qu’elle ressemble à une cuillère ». Je fis le tour de l’animal pour essayer de comprendre mais, à mes yeux, et quel que soit l’angle de vision, elle n’offrait pas la moindre ressemblance avec une cuillère.
Quelques temps plus tard, je conduisis Molly, attelée à une voiture avec deux autres mules. Du haut du siège du cocher, je vis les mules d’une vue pour ainsi dire aérienne. Là, je me rendis compte que Kamau avait raison. Kejiko avait les épaules singulièrement étroites et un arrière-train lourd et volumineux, et ressemblait vraiment à une cuillère retournée.
Si Kamau et moi avions eu à faire le portrait de Kejiko, les deux images auraient été très différentes. Mais Dieu et les anges l’avaient vue comme Kamau la voyait. Celui qui vient d’en haut domine tout, et ce qu’il a vu témoigne pour lui.
Enfin une autre estampe, l’expression de Karen Blixen étant bien un puissant témoignage sur un monde disparu, celui de l’Afrique ancienne, ses tribus, et puis celui du protectorat - on devinera où la portent ses affections.
Compagnons de voyage
A bord du bateau qui m’emmenait en Afrique, j’avais pour voisins de table un Belge, qui se rendait au Congo, et un anglais, qui était allé onze fois au Mexique pour chasser une espèce particulière de mouflon, et qui, cette fois-ci, allait chasser le bongo. Comme je conversais des deux côtés, je finis par mélanger les deux langues ; ainsi, alors que je voulais demander au Belge s’il avait beaucoup voyagé, je lui demandai :
« Avez-vous beaucoup travaillé dans votre vie ? » confondant l’anglais « travel » et le français « travailler ».
Il ne le prit pas mal et, en ôtant le cure-dent de sa bouche, il me répondit d’un ton sérieux :
« Enormément, Madame. »
A partir de là, il crut de son devoir de m’informer des tâches et des épreuves qui avaient ponctué sa vie. Une expression, en particulier, revenait sans cesse dans tous ses propos :
« Notre mission. Notre grande mission dans le Congo. »
Un soir, alors que nous jouions aux cartes, le voyageur anglais nous parla du Mexique, et nous raconta qu’une Espagnole très âgée, qui vivait dans une propriété isolée dans les montagnes, ayant appris la venue d’un étranger, l’avait prié de venir la voir et de lui apprendre ce qui s’était passé de nouveau dans le monde.
« Aujourd’hui , les hommes peuvent voler, Madame, avait-il dit.
-Oui, j’en ai entendu parler, et je me suis disputée à ce sujet avec mon curé. Vous allez pouvoir nous départager. Dites-moi, les hommes volent-ils les jambes repliées, comme les moineaux, ou allongées en arrière, comme les cigognes ? ».
Au fil de la conversation, l’anglais fit une remarque sur l’ignorance des indigènes mexicains et sur les écoles au Mexique. Le Belge, qui était en train de donner les cartes, s’arrêta net avec la dernière carte dans la main, regarda l’Anglais d’un air dur et déclara :
« Il faut enseigner aux indigènes à être honnêtes et à travailler. Rien de plus. »
Il posa la dernière carte sur la table avec aplomb et répéta :
« Rien de plus. Rien. Rien. Rien. »










